Le paysage juridique des successions internationales connaîtra une transformation majeure en 2025. Après dix ans d’application du règlement européen n°650/2012, la Commission européenne prépare un nouveau cadre normatif qui redéfinit les règles de rattachement successoral. Ces modifications substantielles répondent aux défis posés par la mobilité croissante des personnes et des patrimoines à travers les frontières. La fragmentation juridique actuelle, source d’insécurité pour les héritiers transfrontaliers, cédera la place à un système harmonisé intégrant les évolutions technologiques et sociétales. Cette réforme affectera directement plus de 450 000 successions internationales annuelles en Europe.
Fondements et évolution du rattachement successoral international
Le rattachement successoral constitue la pierre angulaire du droit international privé des successions. Historiquement, deux grands systèmes s’opposaient : le rattachement à la nationalité du défunt, privilégié par les pays de tradition civiliste comme la France, et le rattachement au domicile ou à la résidence, favorisé par les pays anglo-saxons. Cette dichotomie fondamentale engendrait des conflits de lois complexes.
Le règlement européen de 2012 avait opéré un premier basculement en consacrant la résidence habituelle comme critère principal, tout en maintenant la possibilité d’une professio juris limitée à la loi nationale. Cette solution, bien qu’innovante, a révélé certaines lacunes après une décennie d’application. La jurisprudence de la CJUE a notamment mis en lumière les difficultés d’interprétation du concept de résidence habituelle dans l’arrêt Kubicka (C-218/16) et l’affaire Mahnkopf (C-558/16).
La réforme de 2025 s’inscrit dans ce continuum évolutif mais propose un changement paradigmatique. Elle abandonne l’approche moniste au profit d’un système plus flexible, reconnaissant la complexité des rattachements patrimoniaux contemporains. Les travaux préparatoires révèlent l’influence croissante de la doctrine du « centre des intérêts patrimoniaux » développée initialement par le professeur Paolo Mengozzi.
Cette évolution s’accompagne d’une reconfiguration des exceptions d’ordre public qui limitaient l’application des lois étrangères. La jurisprudence restrictive de la CEDH concernant les discriminations successorales (notamment dans l’arrêt Fabris c. France) a contraint les législateurs à repenser ces mécanismes défensifs. Le nouveau règlement adopte une approche plus nuancée, distinguant un ordre public de proximité et un ordre public de protection, ce dernier étant particulièrement attentif aux droits des héritiers vulnérables.
Le nouveau critère principal : le centre des intérêts patrimoniaux
La réforme de 2025 introduit le centre des intérêts patrimoniaux (CIP) comme critère principal de rattachement. Ce concept novateur dépasse la simple localisation physique du défunt pour englober l’ensemble des connexions patrimoniales significatives. Le CIP se détermine par un faisceau d’indices comprenant la localisation des biens, les activités économiques du défunt, ses liens familiaux et ses choix fiscaux.
Cette approche présente plusieurs avantages par rapport au critère de la résidence habituelle. Elle offre une meilleure prévisibilité juridique en réduisant l’importance des déplacements temporaires qui pouvaient modifier le rattachement successoral. L’arrêt Oberle (C-20/17) avait justement souligné les difficultés liées aux changements fréquents de résidence. Le CIP se caractérise par une plus grande stabilité dans le temps.
Le texte définit précisément les indices pondérés permettant d’identifier ce centre, avec une hiérarchisation claire :
- La localisation de la majorité des actifs immobiliers et financiers (coefficient 3)
- Le siège des activités professionnelles principales (coefficient 2)
- Les liens familiaux et personnels durables (coefficient 1)
Cette méthodologie s’inspire des travaux du Groupe européen de droit international privé qui avait proposé dès 2019 une approche quantitative du rattachement. Le règlement prévoit un mécanisme de présomption : en l’absence d’éléments contraires, le centre des intérêts patrimoniaux est présumé se situer dans l’État de résidence habituelle lorsque celle-ci a été maintenue pendant au moins cinq années consécutives.
Pour faciliter l’application de ce nouveau critère, un registre européen centralisé permettra aux notaires et praticiens d’accéder aux informations patrimoniales transfrontalières grâce à l’interconnexion des bases nationales. Ce dispositif technique, développé sous l’égide du Conseil des Notariats de l’Union Européenne, représente une avancée majeure pour la sécurisation des successions internationales.
L’extension révolutionnaire de la professio juris
La professio juris, ou choix de loi applicable, connaît une extension considérable dans le cadre de la réforme de 2025. Alors que le règlement de 2012 limitait strictement cette option à la loi nationale du défunt, le nouveau texte élargit significativement les possibilités offertes au futur défunt pour planifier sa succession.
Désormais, le testateur pourra opter pour l’application de la loi de tout État avec lequel il entretient un lien significatif. Ce concept, délibérément large, englobe non seulement la nationalité et la résidence habituelle, mais aussi des connexions patrimoniales ou personnelles substantielles. Cette évolution reflète la reconnaissance du principe d’autonomie comme valeur fondamentale du droit international privé contemporain.
Les modalités d’expression de ce choix sont également assouplies. La professio juris pourra être formulée :
- Dans un testament ou pacte successoral
- Dans une déclaration spécifique enregistrée auprès d’un notaire
- Dans un certificat successoral européen anticipé (nouvelle création juridique)
Cette liberté accrue s’accompagne néanmoins de garde-fous destinés à prévenir les abus. Le règlement intègre une clause anti-contournement permettant d’écarter le choix de loi manifestement effectué dans l’intention d’éluder les droits réservataires des héritiers protégés. Cette disposition fait écho à la jurisprudence française développée dans l’affaire Jarre (Cass. civ. 1re, 27 septembre 2017).
L’extension de la professio juris favorisera considérablement la planification successorale internationale. Les praticiens pourront conseiller des stratégies adaptées aux patrimoines transfrontaliers complexes. Par exemple, un entrepreneur franco-allemand possédant des actifs dans plusieurs pays pourra choisir une loi unique pour l’ensemble de sa succession, évitant ainsi le morcellement juridique qui compliquait jusqu’alors la transmission patrimoniale.
Cette évolution s’inscrit dans une tendance plus large de contractualisation du droit des successions, observable dans plusieurs systèmes juridiques européens. Elle répond aux attentes exprimées par les organisations professionnelles comme l’Union Internationale du Notariat Latin qui plaidait pour une plus grande flexibilité depuis 2018.
Le dépassement du principe d’unité successorale
Le règlement de 2012 avait consacré le principe d’unité successorale, soumettant l’intégralité du patrimoine à une loi unique. Cette approche, bien que séduisante en théorie, s’est heurtée à des obstacles pratiques considérables, notamment pour les biens immobiliers situés dans des États tiers revendiquant l’application de leur propre loi.
La réforme de 2025 opère un revirement majeur en introduisant une scission contrôlée de la succession. Le nouveau système permet au testateur de désigner des lois différentes pour certaines catégories de biens, sous réserve d’un lien objectif entre ces biens et la loi choisie. Cette possibilité répond aux besoins spécifiques des patrimoines internationaux complexes.
Ce mécanisme de dépeçage volontaire s’inspire des solutions adoptées dans certaines conventions bilatérales, comme l’accord franco-iranien de 2016. Il offre une flexibilité accrue tout en préservant une cohérence minimale. Le règlement fixe néanmoins des limites précises : pas plus de trois lois différentes peuvent être désignées pour l’ensemble de la succession, et certains biens stratégiques (entreprises familiales, œuvres d’art) peuvent faire l’objet d’un traitement spécifique.
L’abandon de l’unité stricte s’accompagne d’un mécanisme compensatoire innovant. Pour préserver les droits des héritiers réservataires, le règlement introduit un système d’équivalence fonctionnelle : lorsque la loi choisie pour certains biens ne prévoit pas de réserve héréditaire, les héritiers protégés peuvent réclamer une compensation sur les autres biens soumis à une loi plus protectrice. Cette solution s’inspire de la technique de l’adaptation développée par la doctrine allemande (Anpassung).
Cette évolution aura des conséquences pratiques majeures. Par exemple, un ressortissant français propriétaire d’un immeuble aux États-Unis pourra désormais soumettre cet actif à la loi américaine locale (plus favorable à la liberté testamentaire) tout en maintenant ses autres biens sous l’empire de la loi française, avec son système de réserve héréditaire. Les conflits juridictionnels seront également atténués par un mécanisme de coordination renforcé entre les tribunaux des différents États concernés.
L’intégration des actifs numériques et des crypto-successions
La révolution numérique a profondément transformé la nature des patrimoines, créant de nouveaux défis pour le droit successoral international. La réforme de 2025 intègre pour la première fois des dispositions spécifiques concernant la transmission des actifs numériques et des crypto-monnaies, comblant ainsi une lacune majeure du règlement précédent.
Le texte introduit une qualification juridique précise des différentes catégories d’actifs numériques :
Les biens numériques à valeur patrimoniale (crypto-monnaies, NFT, domaines internet) sont assimilés à des biens incorporels soumis à des règles de rattachement spécifiques. Le règlement adopte le critère du siège de l’infrastructure numérique ou, pour les crypto-actifs, la localisation du nœud principal de validation.
Les données personnelles et contenus numériques sans valeur marchande directe (comptes de réseaux sociaux, bibliothèques numériques) font l’objet d’un traitement distinct, privilégiant la loi du dernier domicile numérique du défunt. Ce concept novateur de domicile numérique est défini comme l’État où se concentrait l’activité en ligne principale de la personne.
Pour résoudre les problèmes d’accès aux comptes et portefeuilles numériques, le règlement instaure un mandat post-mortem numérique européen. Ce dispositif permettra au défunt de désigner un exécuteur spécifique pour ses actifs numériques, avec des pouvoirs clairement définis et reconnus dans tous les États membres. Les plateformes numériques établies dans l’Union seront tenues de reconnaître ces mandats.
Les enjeux de la territorialité virtuelle sont particulièrement complexes pour les crypto-monnaies, dont la localisation reste conceptuellement problématique. Le règlement adopte une solution pragmatique en considérant que ces actifs sont situés au lieu du dernier accès authentifié au portefeuille numérique. Cette fiction juridique, bien qu’imparfaite, offre un critère opérationnel pour les praticiens.
Ces innovations juridiques s’accompagnent de mesures techniques concrètes. Un système européen d’identification numérique successorale, basé sur la technologie blockchain, facilitera la transmission des clés d’accès aux héritiers légitimes tout en préservant la confidentialité des données. Ce dispositif, développé en collaboration avec l’Agence européenne pour la cybersécurité, représente une avancée considérable pour sécuriser la transmission patrimoniale à l’ère numérique.

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